Lundi 05 Mars 2007

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux,
Et le soleil se lève encore.
 
               Les nuits, plus douces que les jours,
               Ont enchanté des yeux sans nombre ;
               Les étoiles brillent toujours,
               Et les yeux se sont remplis d'ombre.
 
Oh ! qu'ils aient perdu le regard,
Non, non cela n'est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu'on nomme l'invisible ;
 
               Et comme les astres penchants
               Nous quittent, mais au ciel demeurent,
               Les prunelles ont leurs couchants,
               Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent.
 
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l'autre côté des tombeaux,
Les yeux qu'on ferme voient encore.

(Stances : la vie intérieure)

Sully Prudhomme 1839-1907

publié par Super Tigre Katherina dans: Litterature
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